Neutralité : une force ou une camisole ?

Face aux tensions géopolitiques, la Suisse doit préserver sa marge de manœuvre. Figer sa politique extérieure limiterait sa capacité à agir, des sanctions économiques aux missions de la paix. 

Le 27 septembre, les Suisses se prononceront sur l’initiative sur la neutralité. Une chose mérite d’être rappelée d’emblée : personne ne remet en cause la neutralité de notre pays. La vraie question est de savoir quelle neutralité nous voulons.

Une neutralité adaptée aux réalités du monde, ou une neutralité gravée dans le marbre, au risque de nous priver des instruments qui ont précisément fait sa réussite.

On entend souvent dire que la neutralité exige de ne jamais prendre position. L’histoire de la Suisse raconte pourtant autre chose.

Notre pays a toujours défendu sa neutralité avec pragmatisme. Lorsqu’il a rejoint la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, la communauté internationale a reconnu son statut de pays neutre tout en acceptant qu’il puisse participer à certaines sanctions économiques. La neutralité suisse n’a donc jamais été synonyme d’inaction ou de retrait du monde. Au contraire, elle a toujours reposé sur un équilibre subtil entre indépendance et responsabilité.

C’est encore le cas aujourd’hui. La Suisse adopte parfois des sanctions économiques, comme c’est le cas avec l’Iran, tout en conservant sa crédibilité comme intermédiaire. Elle représente justement les intérêts américains à Téhéran. Cette réalité démontre qu’il n’existe aucune contradiction automatique entre neutralité, fermeté diplomatique et capacité de dialogue.

Pour autant, la Suisse ne doit pas devenir le passe-plat de Bruxelles ou de Washington. Notre politique étrangère doit rester la nôtre. Lorsque nous décidons de reprendre des sanctions, cela doit relever d’une décision souveraine, fondée sur nos intérêts et sur notre appréciation de la situation, pas d’un réflexe d’alignement. C’est précisément parce qu’elle est indépendante que la neutralité suisse est respectée.

L’initiative soulève aussi une autre question, rarement évoquée. Depuis des décennies, la Suisse participe à des missions de promotion de la paix. C’est l’une des missions reconnues de notre armée. Dans les Balkans, où l’Europe a connu sa dernière grande guerre avant l’invasion de l’Ukraine, la communauté internationale a contribué à rétablir une stabilité qui paraissait alors inaccessible. La Suisse a pris sa part de cet effort au travers de différentes missions de paix. En cas d’acceptation de l’initiative sur la neutralité, la Suisse devrait se retirer de certaines de ces missions.

Ces engagements ne sont pas anecdotiques. Ils participent à la sécurité du continent dont nous faisons partie. Ils renforcent aussi la crédibilité de notre pays lorsqu’il offre ses bons offices ou lorsqu’il cherche à rapprocher des positions opposées.

Nous vivons en 2026 l’une des périodes les plus instables depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les tensions géopolitiques se multiplient, les conflits se rapprochent et l’incertitude devient la norme. Dans un tel contexte, la Suisse a besoin de conserver une marge de manœuvre.

Sa neutralité constitue l’un de ses plus grands atouts. Mais sa force réside justement dans sa souplesse. Une neutralité incapable de s’adapter aux circonstances risque de perdre ce qui fait sa valeur.

La Suisse a tout à gagner à rester indépendante. Elle a aussi tout intérêt à rester capable d’agir.

La neutralité suisse doit rester une force. Pas devenir une camisole.

Par Vincent Subilia.

Directeur général de la CCIG.