Une perspective historique sur la Crimée, la Turquie et la Russie
- Source desk-russie.eu
- Date : 2025-03-29
- Link
La Crimée est une péninsule de la mer Noire qui relève de la souveraineté ukrainienne, et ce malgré l’invasion de la Russie en février 2014. D’une superficie de 26 000 km², la péninsule comprend environ deux millions d’habitants, dont 58 % de russophones. Cette prédominance de l’élément russophone est plus accentuée encore dans la ville-port de Sébastopol (80 % des 400 000 hab.). Ce fait ethno-linguistique renvoie à une histoire guère lointaine. C’est en 1774 que Catherine II conquiert le sud de l’Ukraine et défait les Tatars de Crimée, dont le khanat était dans l’allégeance ottomane. L’Empire russe s’ouvre ainsi un débouché sur la mer Noire et la base navale de Sébastopol, port d’attache de l’Eskadra, est construite (1783). Les tsars visent ensuite le contrôle des détroits turcs, voie d’accès à la Méditerranée, voire la conquête de Constantinople (Istanbul). Ils légitiment cette stratégie dite des « mers chaudes » en invoquant le souvenir de l’Empire romain d’Orient dont ils seraient les héritiers (cf. le thème de la « Troisième Rome »). Ainsi l’Empire russe dispute-t-il à la France le rôle de protecteur des Chrétiens d’Orient ; le différend est l’une des lignes dramaturgiques qui conduit à la guerre de Crimée, 1853-1856).
À l’époque du coup de force bolchévique et de la guerre civile qui s’ensuit (1917-1921), la Crimée est disputée entre Blancs et Rouges, ces derniers l’emportant. Dans le cadre de l’URSS, la péninsule de Crimée relève un temps de la république fédérative de Russie. Sous Staline, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les Tatars de Crimée, collectivement accusés de collaboration avec l’ennemi allemand, sont déportés en masse vers l’Asie centrale. Russification et soviétisation de la péninsule sont encore aggravées. En 1954, Khrouchtchev commémore le tricentenaire de l’intégration d’une partie de l’Ukraine actuelle dans l’Empire russe en rattachant la péninsule de Crimée, et donc la base navale de Sébastopol, à la république fédérative d’Ukraine. Les limites internes à l’URSS ayant seule valeur administrative, la décision n’a pas de portée géopolitique immédiate.
Il en va tout autrement lorsque l’URSS se disloque, en 1991, les limites administratives devenant alors des frontières internationales. D’une part, le gouvernement russe se pose en protecteur des minorités de langue russe, d’autre part, il entend maintenir une présence militaire sur la base navale de Sébastopol. Pourtant, le Mémorandum de Budapest (1994) sur la dénucléarisation de l’Ukraine, qui garantit les frontières de celle-ci, engage la Russie sur le plan du droit international. Signé trois ans plus tard, en 1997, le traité d’amitié et de coopération entre Moscou et Kyïv dénoue temporairement le conflit latent autour de la Crimée et de Sébastopol. Ladite base est louée à Moscou pour un bail de vingt ans, Moscou conservant donc ce point d’appui en mer Noire.
La « révolution orange » et l’élection à la présidence ukrainienne de Viktor Iouchtchenko, en décembre 2004, ne tardent pas à relancer le conflit, Vladimir Poutine s’opposant au retournement géopolitique de l’Ukraine vers l’OTAN et l’Union européenne. En fait, il estime que l’Ukraine doit inévitablement revenir à la Russie. Le Kremlin instrumentalise les organisations séparatistes pro-russes de Crimée et diverses personnalités politiques russes évoquent le rattachement de la péninsule à la Russie. En retour, le président ukrainien fait savoir que le bail de location de la base de Sébastopol, qui arrive à échéance en 2017, ne sera pas reconduit. Lors de la guerre russo-géorgienne d’août 2008, des unités navales russes basées à Sébastopol entrent en action, ce qui suscite les protestations diplomatiques de Kyïv. En février 2010, l’élection à la présidence ukrainienne de Viktor Ianoukovytch, réputé pro-russe, modifie la situation. Outre la levée de la candidature ukrainienne à l’OTAN, un nouvel accord entre Kyïv et Moscou proroge la location de Sébastopol jusqu’en 2042. Les tensions autour de la Crimée s’apaisent un temps mais la question géopolitique reste en suspens.
À l’été 2013, la Russie déclenche une guerre économique afin de dissuader l’Ukraine de signer un accord d’association avec l’Union européenne ; le Kremlin veut la contraindre à signer le traité sur l’Union eurasienne. Les développements de ce conflit géopolitique, fin 2013-début 2014, conduisent à une insurrection civique ( « Euromaïdan ») et à la fuite de Viktor Ianoukovytch, président pro-russe d’Ukraine issu du Parti des Régions. Vladimir Poutine réagit en organisant la sécession de la Crimée et, deux jours après la tenue d’un référendum, son rattachement à la Russie (18 mars 2014). Cette annexion est illégale du point de vue du droit international. C’est à ce titre que les puissances occidentales mettent en place un certain nombre de sanctions à l’encontre des personnalités et des entités impliquées dans le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie. Après s’être étendu au Donbass, le conflit gagne la mer d’Azov (2018).
Comme l’immense majorité des États à la surface du globe, la Turquie n’a pas reconnu cette annexion illégale, et ce en dépit du rapprochement opéré depuis 2016 avec la Russie (une relation de conflit-coopération comparée à une « entente brutale »). Au refus d’une telle politique du fait accompli s’ajoute la prise en compte du sort des Tatars de Crimée, une cause qui suscite la sympathie de bien des Turcs, par solidarité ethnique et religieuse (la Turquie compte une minorité tatare). Enfin, la Turquie noue avec l’Ukraine un partenariat militaro-industriel (avec livraison de drones) qui vise à rééquilibrer les rapports de puissance dans le bassin de la mer Noire, voire à disposer d’un levier dans les négociations turco-russes sur d’autres théâtres et zones de crise (Syrie, Libye, Caucase du Sud).
Certes, l’ « opération militaire spéciale » du 24 février 2022 et la transformation du conflit russo-ukrainien en une grande guerre interétatique, de haute intensité, n’a pas mis fin à l’ambiguïté de la politique turque. Ainsi la condamnation de cette invasion russe à grande échelle, la réaffirmation du soutien de principe à la souveraineté de l’Ukraine et la livraison de drones à son armée n’ont-elles pas empêché, bien au contraire, le commerce et la contrebande turco-russes de prospérer.
Au cours de la guerre, l’armée ukrainienne parvient à frapper l’armée russe jusque sur le sol de la Crimée, contraignant ainsi la flotte de la mer Noire à se réfugier dans les ports de la mer d’Azov et ceux de la façade russo-caucasienne, jusque dans la province sécessionniste d’Abkhazie (Géorgie). En somme, la Crimée n’a pas permis à la Russie d’imposer sa suprématie navale sur la mer Noire. Contrairement à l’image complaisamment véhiculée par les pro-Russes, il faut même admettre que l’Ukraine, invaincue sur terre, l’a emporté sur mer (comme dans les airs et le cyberespace).
Il reste que la perspective d’une paix infâme, possiblement imposée à l’Ukraine par son abandon, inquiète jusqu’à la Turquie. La conservation de la Crimée par la Russie et d’une partie des territoires conquis au printemps 2022, dont un « pont terrestre » de la mer d’Azov à la Crimée, seraient autant de menaces pour la région d’Odessa et la partie ouest de la mer Noire. Solidement contrôlée par Moscou, la péninsule ukrainienne donnerait enfin à la Russie les moyens de renverser le rapport des forces dans le bassin de la mer Noire, plus encore si l’Ukraine était encore définitivement amputée sur le plan territorial, « démilitarisée » (une exigence russe réaffirmée) et réduite à l’état de satellite (sa « dénazification », dans le vocabulaire de Poutine).
Par Jeans-Sylvestre Mongrenier - Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.
