Le Canada peut-il profiter du réarmement européen?
- Source blogue.corim.qc.ca
- Date : 2025-09-15
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Le 23 juin 2025, le Canada et l’Union européenne ont signé un Partenariat de sécurité et de défense qui a pour ambition d’approfondir les relations transatlantiques, notamment par la participation du Canada au programme de réarmement de l’Europe. Deux mois plus tard, le Canada a annoncé la prolongation jusqu’en 2029 de sa mission de pays-cadre d’une brigade de l’OTAN en Lettonie, qui vise à dissuader une agression russe contre ce pays et le défendre en cas d’attaque. Le Canada s’est également engagé à fournir deux milliards de dollars d’aide militaire supplémentaire à l’Ukraine cette année. Plus encore, le premier ministre Mark Carney a affirmé ne pas exclure le déploiement de militaires canadiens en Ukraine dans le cadre d’une force multinationale visant à sécuriser une éventuelle paix entre la Russie et l’Ukraine.
Quel est l’intérêt du Canada de s’engager de manière aussi forte pour la sécurité européenne ? Selon le premier ministre, la souveraineté canadienne « est de plus en plus menacée » et le pacte de défense collective avec l’Europe « demeure le moyen le plus efficace de protéger la souveraineté canadienne et la sécurité de notre population. »
Rien ne garantit cependant que l’alliance renforcée avec l’Europe parvienne à faire contrepoids aux États-Unis ni à préserver l’ordre international libéral. Tout dépendra de la volonté du gouvernement Carney de prendre un virage durable et non symbolique en faveur de l’autonomie stratégique canadienne.
Le marché de la défense européen est fragmenté et marqué par un fort protectionnisme. Malgré ces limites, le programme de réarmement européen offre au Canada l’opportunité de profiter d’économies d’échelle et d’une interopérabilité accrue avec ses alliés européens grâce à des acquisitions communes.
Un réarmement conjoint ?
Le nouveau partenariat canado-européen ratisse large. Il couvre plusieurs domaines de coopération, dont la gestion de crises internationales, le soutien à l’Ukraine, la mobilité militaire, la cybersécurité, l’ingérence étrangère, la sécurité maritime dans la région indopacifique et la sûreté spatiale. C’est toutefois la volonté d’accroître la coopération en matière d’approvisionnement de défense qui retient l’attention, en particulier la possibilité pour le Canada de participer au programme « Agir pour la sécurité en Europe » (Security Action for Europe – SAFE) dans le cadre du plan de réarmement « Préparation à l’horizon 2030 » (ReArm Europe/Readiness 2030) de l’Union européenne.
D’une valeur potentielle de 800 milliards d’euros, le programme de réarmement de l’UE inclut une levée des restrictions fiscales permettant jusqu’à 1,5% du PIB en dépenses militaires supplémentaires pour quatre ans, ainsi qu’un fonds de 150 milliards d’euros de prêts budgétaires pour financer des acquisitions militaires conjointes dans sept domaines prioritaires : défense aérienne et antimissile, artillerie, munitions et missiles, drones et systèmes antidrones, mobilité militaire, cyber et guerre électronique, ainsi que les facilitateurs stratégiques tels que le transport aérien, le renseignement et le ravitaillement en vol.
Si l’objectif est de solidifier la base industrielle de défense européenne, les pays ayant signé un partenariat avec l’UE, tel que le Canada, peuvent se prévaloir d’une disposition leur permettant de participer à des acquisitions militaires conjointes sous le programme SAFE. Toutefois, sauf disposition particulière, la part maximale de la valeur des acquisitions pouvant provenir d’un État partenaire est fixée à 35%, et cet État doit assumer lui-même le financement de l’acquisition conjointe. De plus, le marché de la défense européen est fragmenté et marqué par un fort protectionnisme. Malgré ces limites, le programme de réarmement européen offre au Canada l’opportunité de profiter d’économies d’échelle et d’une interopérabilité accrue avec ses alliés européens grâce à des acquisitions communes.
Plus important encore, il permet de diversifier les sources d’approvisionnements de défense au-delà des fournisseurs américains. En effet, le premier ministre Carney souhaite réduire la dépendance canadienne aux États-Unis, alors que 75% à 80% des dépenses de capital militaires se font chez le voisin du Sud. La guerre commerciale que mène l’administration Trump, conjuguée à la marchandisation du soutien militaire américain – où la protection offerte par les États-Unis est conditionnée à l’appréciation du président des gains qu’elle rapporte aux États-Unis – ont amené le gouvernement Carney à souhaiter réduire l’exposition du pays à la volatilité américaine. C’est dans cette perspective qu’Ottawa a annoncé la réévaluation de l’acquisition d’avions de chasse F-35, laquelle pourrait amener à privilégier une flotte mixte avec l’ajout d’un chasseur européen, ou encore à maintenir le choix d’une flotte unique de 88 F-35 américains.
Depuis son investiture, le gouvernement Carney n’a annoncé que deux nouvelles acquisitions militaires majeures : un système de radar transhorizon provenant de l’Australie, d’une valeur de six milliards de dollars, ainsi que la sélection de fournisseurs allemand ou sud-coréen pour livrer jusqu’à 12 sous-marins pour la Marine royale canadienne, d’une valeur de plus de 60 milliards de dollars.
D’autres projets pourraient également profiter du partenariat canado-européen. L’acquisition d’avions d’alerte et de contrôle aérospatial (AWAC) pourrait opposer le E-7 Wedgetail de Boeing au GlobalEye de Saab, avec une participation de Bombardier aux offres des deux fournisseurs. L’acquisition de nouveaux hélicoptères tactiques pourrait quant à elle opposer des fournisseurs américains (Bell, Boeing, Lockheed Martin) à des européens (Airbus, Leonardo).
En ce qui concerne les systèmes de combat, toutefois, il sera très difficile pour Ottawa de se détourner des États-Unis. L’état-major militaire canadien privilégie l’acquisition de près d’une centaine de systèmes d’artillerie HIMARS américains, d’une valeur de cinq milliards de dollars, et l’acquisition de missiles de longue portée semble également avantager des fournisseurs américains. Plus encore, Lockheed Martin fournira le système de combat AEGIS pour les 15 futurs destroyers canadiens, de même que leur système de radar AN/SPY-7 et de lancement vertical de missiles Mk 41 (VLS), alors que Raytheon fournira les missiles de défense aérienne et d’appui-feu naval. Similairement, la modernisation des systèmes de commandement et de contrôle pan-domaine et infonuagique du Canada priorise l’interopérabilité avec les États-Unis.
L’ampleur des investissements militaires à venir du Canada offre donc un potentiel important de rapprochement canado-européen, mais celui-ci est contraint par la préférence des militaires canadiens pour les systèmes d’armes américains. La clé sera la détermination du gouvernement Carney à engager une transformation pérenne favorisant l’Europe, faute de quoi la dépendance stratégique du pays à l’égard des États-Unis demeurera. Les prochaines décisions du Canada constitueront un test de crédibilité pour le partenariat Canada-UE et en révèleront la solidité et la portée.
Exercices militaires dans le cadre de la mission de l'OTAN en Lettonie
Défendre l’Europe… avec les États-Unis.
Le second pilier du rapprochement canado-européen en matière de défense est à la fois plus enraciné et plus solide. Il réside dans la volonté historique du Canada d’engager des moyens humains et financiers pour défendre l’Europe. Une volonté attestée par le déploiement d’une brigade mécanisée de près de 7 000 militaires et de quatre escadres de chasseurs en France et en Allemagne de l’Ouest au début de la guerre froide, mais qui sera réduit de moitié à la fin des années 1960.
Similairement, suite à l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, le Canada a dépêché des centaines de militaires en Lettonie et 200 autres pour former les forces armées ukrainiennes. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, Ottawa a quadruplé son contingent militaire en Lettonie et a offert plus de sept milliards de dollars d’aide militaire à l’Ukraine. Le Canada représente ainsi le 9e plus important fournisseur de soutien militaire à l’Ukraine, devant la Pologne, l’Espagne et l’Italie.
Aussi importants sont ces engagements, ils ne traduisent toutefois pas un véritable abandon de la dépendance canadienne à l’égard des États-Unis. Sur les deux milliards de dollars de soutien militaire à l’Ukraine annoncés par Mark Carney, seulement 11% seront consacrés à la production conjointe d’armements avec l’Ukraine, contre au moins 34% destinés à l’acquisition d’équipements militaires américains. Il n’est pas précisé si les autres achats prévus, dont des véhicules blindés et des munitions, iront à des initiatives d’acquisition conjointe avec des partenaires européens.
En définitive, le Canada et l’Europe ne sont pas près de se passer des États-Unis, mais leur rapprochement pourrait renforcer leur autonomie stratégique s’ils prennent les bonnes décisions. Trois piliers sont essentiels pour ce faire : investir davantage dans les forces armées ukrainiennes, qui représentent la garantie de sécurité la plus fiable; accroître leurs propres capacités de dissuasion vis-à-vis de la Russie de façon conjointe et coordonnée; et « désaméricaniser » les structures de commandement et de contrôle de l’OTAN afin de se prémunir contre le désengagement des États-Unis à l’égard de leur sécurité.
Par Justin Massie.
Professeur titulaire et directeur du Département de science politique, Université du Québec à Montréal
