Une diplomatie économique ancrée dans le monde des affaires
- Source blogue.corim.qc.ca
- Date : 2024-11-04
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L’ordre économique international se transforme sous nos pieds, et il est crucial que nous saisissions la trajectoire de ces forces transformatrices. Cependant, les acteurs clés impliqués dans cette refonte – les entreprises, les gouvernements et le monde universitaire – se retrouvent souvent à se parler sans toutefois se comprendre.
Les entreprises perçoivent fréquemment les universitaires et les décideurs politiques comme étant déconnectés des réalités pratiques de leurs opérations. Les gouvernements, tout en reconnaissant l’impact transformateur des entreprises internationales sur les sociétés, sollicitent rarement les conseils des chefs d’entreprises (CEO) ou des professeurs d’écoles de commerce pour l’élaboration des politiques. Et le monde universitaire évite généralement à discuter et problématiser les enjeux auxquels font face les CEO et les décideurs politiques.
Un manque de communication.
En tant qu’économiste international et chercheur en relations internationales oeuvrant au sein de la principale école de commerce du Canada, HEC Montréal, nous avons toujours considéré ce manque de communication comme une opportunité manquée. Le paysage géopolitique volatile d’aujourd’hui, où la gestion des chaînes d’approvisionnement et le protectionnisme sont devenus des pierres angulaires des politiques industrielles, rend ce besoin d’engagement accru particulièrement urgent.
Nous pensons qu’il est maintenant impératif de créer un environnement dynamique et stimulant où les entreprises, les gouvernements et le monde universitaire peuvent s’engager dans un dialogue ouvert pour développer une perspective de la diplomatie économique davantage ancrée dans le monde des affaires. L’érosion de l’ordre international libéral consolide notre conviction que cette collaboration est essentielle.
Un exemple où un tel dialogue tripartite est crucial concerne les politiques centrées sur les chaînes d’approvisionnement. Celles-ci se sont naturellement retrouvées au premier plan des débats politiques à la suite des nombreuses perturbations survenues pendant la pandémie de Covid-19. En 2022, les États-Unis ont adopté la loi sur la réduction de l’inflation pour réduire leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement chinoises des technologies d’énergie propre. De même, en 2024, l’Union européenne a introduit sa directive sur le devoir de vigilance en matière de durabilité des entreprises, qui tient les grandes entreprises responsables des violations des droits de la personne et de l’environnement tout au long de leurs chaînes d’approvisionnement. Au Canada, la vice-première ministre Chrystia Freeland a exhorté le pays et ses partenaires à envisager le « friendshoring » lors de la conception de leurs stratégies d’approvisionnement public.
Ces politiques centrées sur les chaînes d’approvisionnement sont appelées à devenir une constante. Elles témoignent d’une prise de conscience croissante des gouvernements que de telles réglementations peuvent efficacement orienter la sélection des fournisseurs internationaux par les grandes entreprises, leur localisation géographique et les normes de travail et environnementales qui doivent être respectées.
Nous pensons qu'il est maintenant impératif de créer un environnement dynamique et stimulant où les entreprises, les gouvernements et le monde universitaire peuvent s'engager dans un dialogue ouvert pour développer une perspective de la diplomatie économique davantage ancrée dans le monde des affaires.
Un climat géo-économique turbulent
Dans le climat géo-économique turbulent d’aujourd’hui, où les préoccupations politiques, sociales, environnementales et de sécurité nationale l’emportent sur le pur calcul économique, ces politiques se sont avérées être un outil polyvalent pour naviguer à travers des objectifs multiples. Pourtant, leur efficacité dépend d’une solide compréhension de la façon dont les entreprises organisent leurs chaînes d’approvisionnement.
Un autre exemple illustrant l’importance des conversations tripartites concerne les stratégies adoptées par les firmes à la suite d’un choc financier ou autre. Nous connaissons tous des multinationales et des organisations qui se sont efficacement adaptées suite à un choc et même réinventées face à l’adversité. Que ce soit la stratégie de résilience adoptée par l’entreprise LEGO à la suite du recul de 25% de son chiffre d’affaires au début des années 2000 ou celle adoptée par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) après la fin de la guerre froide, la résilience organisationnelle s’installe comme un des principaux moteurs de notre monde complexe.
Il est important de rappeler qu’il y a deux logiques de la résilience : la résilience de maintien et la résilience du renouveau. La résilience de maintien est la capacité de rebondir vers le passé et donc de maintenir le statu quo en dépit du choc. Un homme politique ou un CEO résilient orchestrera des ajustements au sein desquels le capital, les ressources et l’énergie de son entreprise ou de son parti politique sont orientés vers une stratégie de maintien.
La résilience du renouveau est la capacité de rebondir vers le futur et donc de se renouveler et se transformer en considérant le choc comme une opportunité. Le choc a des ramifications si profondes qu’un CEO innovera en opérant des changements importants dans la définition même du cœur de son entreprise tout autant que dans les relations de pouvoir et les configurations de gouvernance. Revenir à une interprétation prédéfinie ou figée de la situation d’avant le choc est considéré comme une stratégie rigide et dépassée.
Une discussion à trois voix permettrait de mettre en lumière comment les gouvernements et les organisations peuvent collaborer afin de développer de meilleures capacités à rebondir tant vers le passé que vers le futur.
En somme, nous appelons à une approche plus large et interdisciplinaire de la relation entre les dirigeants d’entreprise, les décideurs politiques et les chercheurs. En comblant ce fossé historique, nous sommes convaincus que nous pourrons offrir des perspectives uniques qui contribueront à affiner la diplomatie économique pour un avenir meilleur.
Article rédigé par Ari van Assche et Phillippe Bourbeau .
Professeurs titulaires en affaires internationales et co-directeurs de l’Institut international de diplomatie économique à HEC Montréal
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices
