Le débat est relancé sur l’exportation hors États-Unis du pétrole et du gaz canadien

L’élection de Donald Trump à Washington, suivie de la campagne électorale fédérale au Canada, a bouleversé bien des certitudes. Avant Trump, il paraissait impensable d’envisager la construction de nouveaux pipelines ou gazoducs, particulièrement en direction de l’est du pays.

Aujourd’hui, cette possibilité est discutée ouvertement : il s’agirait de permettre l’exportation accrue de combustibles fossiles canadiens par voie maritime, vers d’autres marchés que les États-Unis, lesquels absorbent actuellement la quasi-totalité des exportations canadiennes de pétrole et de gaz.

Le Canada, superpuissance énergétique.

Le premier ministre Mark Carney évoque même l’ambition de faire du Canada une superpuissance énergétique, le pays étant à la fois un important producteur d’énergies fossiles (pétrole et gaz) et d’énergies propres.

Trois grandes préoccupations domineront les débats sur les nouveaux projets d’exportation énergétique :

-leur contribution à la souveraineté économique et énergétique du pays ;

-leur rentabilité, incluant les recettes fiscales pour les gouvernements et les retombées concrètes pour les communautés concernées, notamment autochtones;

-leur capacité à diversifier les liens économiques et géopolitiques du Canada.

Bien que le Canada soit une puissance pétrolière et gazière, il ne jouit pas d’une autonomie énergétique complète. L’est du pays dépend toujours en partie du pétrole importé des États-Unis. De plus, l’oléoduc qui transporte le pétrole canadien vers l’est – au bénéfice du Québec et de l’Ontario – emprunte la canalisation 5 d’Enbridge, opérationnelle depuis 1953, qui traverse deux États américains : le Wisconsin et le Michigan. Cette canalisation se connecte ensuite à la canalisation 9, reliant Sarnia (Ontario) à Montréal, comme l’indique cette carte.

Dans le contexte actuel de tensions avec Washington, cette dépendance rend vulnérable l’approvisionnement énergétique de l’Ontario et du Québec. D’autant plus qu’un bras de fer oppose l’État du Michigan à Enbridge quant à la sécurité du tronçon de la canalisation 5, qui passe sous le détroit de Mackinac : des inquiétudes persistent quant à d’éventuelles fuites pouvant contaminer les eaux du lac.

Faut-il envisager la construction d’un nouveau tronçon exclusivement sur le territoire canadien ? Une infrastructure qui relierait le Québec aux provinces maritimes permettrait aux régions centrales et de l’est de consommer exclusivement du pétrole canadien, et de l’exporter vers les marchés mondiaux. La question mérite pleinement d’être posée.

Réduire les délais d’approbation

Plusieurs observateurs ont insisté sur le fait qu’aucun promoteur ne se soit encore manifesté pour proposer de nouveaux pipelines ou gazoducs. Comme l’indique une lettre de dirigeants de l’industrie pétrolière et gazière du Canada aux chefs des partis politiques fédéraux, les entreprises veulent mieux évaluer où le gouvernement, voire le parlement canadien, loge devant ces projets potentiels. Essentiellement, les acteurs de l’industrie veulent de la clarté et de la prévisibilité réglementaire. Ils souhaitent éviter les délais déraisonnables qui ont prolongé de plusieurs années la réalisation de certains projets, minant ainsi leur rentabilité. Cette prudence est compréhensible après tant de projets avortés :

-Le projet Northern Gateway (vers le Pacifique) a été annulé officiellement en 2016.

-Le projet Énergie Est, qui devait acheminer du pétrole vers l’est, a été abandonné en 2017.

-Le projet GNL Saguenay, combinant gazoduc et usine de liquéfaction au Québec, a échoué faute de soutien des gouvernements québécois et fédéral (2021).

-Le projet Keystone XL, reliant le Canada aux États-Unis, a connu une série d’approbations et de rétractations, pour être finalement annulé en 2021.

Quant au projet Trans Mountain (de l’Alberta vers la Colombie-Britannique), bien qu’achevé récemment, il n’a pu être mené à terme que grâce à son rachat par le gouvernement fédéral (2018), et à un coût passé de 7 à 34 milliards de dollars. Il est opérationnel depuis l’an dernier et permet désormais au pétrole canadien de s’exporter vers l’Asie. Du côté gazier, le projet LNG Canada entrera bientôt en service. Le suivant, Cedar LNG, est porté par une communauté autochtone, majoritaire dans l’actionnariat ; sa mise en service est prévue pour 2028. Que doivent faire les gouvernements pour éviter les fiascos cités plus haut ? Prendre ces demandes au sérieux et simplifier les procédures administratives. C’est l’objet du projet de loi déposé le 6 juin à la Chambre des communes, intitulé Loi visant à bâtir le Canada, permettant d’accélérer les projets d’infrastructures jugés stratégiques. Une fois cette loi adoptée, il faudra alors attendre la présentation de projets, qui seront évalués sur leur mérite. Une participation active des communautés autochtones représentera assurément une bonification majeure des futurs projets proposés.

En devenant un fournisseur fiable d’énergie pour d’autres pays, le Canada pourrait renforcer ses liens stratégiques, notamment avec des États asiatiques, où la demande énergétique devrait rester forte au cours des prochaines décennies.

Diversification géopolitique.

La diversification des exportations énergétiques canadiennes au-delà des États-Unis offrirait d’importants avantages géopolitiques.

L’énergie est un pilier fondamental de l’économie mondiale. En devenant un fournisseur fiable d’énergie pour d’autres pays, le Canada pourrait renforcer ses liens stratégiques, notamment avec des États asiatiques, où la demande énergétique devrait rester forte au cours des prochaines décennies.

Cela dit, les projets ayant le plus de chances de réussite sont probablement ceux qui utiliseront des infrastructures existantes ; ou qui nécessitent une traversée plus simple, notamment vers le Pacifique.

La géographie reste déterminante. Pour l’Alberta, exporter vers le Pacifique signifie ne traverser qu’une seule province : la Colombie-Britannique. En revanche, un oléoduc vers l’est devrait franchir quatre ou cinq provinces. Un pipeline vers l’est, cela représente environ 4 000 km de conduites : un projet long, coûteux et complexe, dans un contexte où l’acceptabilité sociale est devenue une donne incontournable.

Article rédigé par Yvan Cliche .

Fellow et chercheur en énergie au CÉRIUM

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