Le Canada se dote enfin d’une stratégie pour l’Afrique
- Source blogue.corim.qc.ca
- Date : 2025-04-14
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Le 8 mars 2025, le Canada a dévoilé sa politique africaine intitulée Stratégie du Canada pour l’Afrique : un partenariat pour une prospérité et une sécurité partagées. Ce document d’une vingtaine de pages est présenté comme « une nouvelle politique étrangère (qui) représente un renforcement de l’engagement du Canada envers l’Afrique, vers une plus grande coopération économique, des partenariats en matière de paix et de sécurité renforcés, un engagement accru des communautés de la diaspora africaine au Canada, et une aide internationale qui soutient le développement économique et l’emploi des jeunes ». En quoi cette initiative innove-t-elle par rapport à ce qui a été fait jusque-là ? Adopte-t-elle la bonne approche et cible-t-elle les bonnes priorités ? Enfin, est-elle viable à long terme au regard des contraintes internes et internationales ?
Il était temps.
Cette initiative est bienvenue. La communauté des chercheurs et des praticiens déplore depuis de nombreuses années les inconsistances » et insuffisances de l’approche du Canada envers l’Afrique. Celle-ci a été caractérisée entre les années 2000 et 2015 par un recul sous l’effet de la politique dite de concentration et des changements de gouvernement. La politique de concentration partait de la bonne intention de mettre les ressources là où le potentiel d’impact est plus élevé, notamment en ciblant des secteurs précis dans quelques pays parmi les plus pauvres. Sous les gouvernements libéraux de Jean Chrétien et Paul Martin, le nombre de pays africains concernés a ainsi fluctué, allant de 6 pays en 2002 à 14 en 2005.
Avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur de Stephen Harper, la politique de concentration a été maintenue, mais orientée vers les pays présentant un intérêt politique ou économique pour le Canada. Elle s’est traduite par le retour aux 6 pays initialement concernés en 2002 avant l’extension ultérieure à d’autres pays « intéressants ». Il a fallu l’arrivée au pouvoir du premier ministre libéral Justin Trudeau pour retrouver l’esprit de 1968, avec cette fois la mise de l’avant de la « politique féministe ».
Cette période a montré beaucoup de limites. D’abord, des études ont montré que la concentration initialement promue par les libéraux ne s’est pas traduite par plus d’efficacité. Ensuite, la vision conservatrice a conduit à un découplage en Afrique entre les valeurs canadiennes (pays historiquement connu pour les missions de paix, l’humanitaire et l’aide) et ses intérêts devenus prioritaires, notamment dans le domaine minier. Enfin, sous le gouvernement Trudeau, bien que des progrès importants aient été faits en matière de présence diplomatique, d’échanges commerciaux et de partenariats bilatéraux et multilatéraux, la politique féministe – dont les résultats sont mitigés par ailleurs – n’a pas toujours mesuré les réticences face à une approche certes fondée sur des bonnes intentions (promotion des femmes, protection des droits des minorités sexuelles…), mais délicate sur les plans politique et culturel sur le continent africain.
Au plan du contenu, la nouvelle stratégie africaine prend appui d’une part, sur les acquis de la présence du Canada en Afrique pour mieux la structurer et aller plus loin ; et d’autre part, sur les priorités africaines.
Ce qui change avec la nouvelle stratégie :
Au plan du contenu, la nouvelle stratégie africaine prend appui d’une part, sur les acquis de la présence du Canada en Afrique pour mieux la structurer et aller plus loin ; et d’autre part, sur les priorités africaines telles qu’énoncées dans les politiques continentales, notamment l’Agenda 2063 : L’Afrique que nous voulons de l’Union africaine. Cet agenda présente 7 aspirations ou objectifs poursuivis à l’horizon 2063 – centenaire de la création de l’Organisation de l’unité africaine, devenue l’Union africaine en 2000 -, en particulier la prospérité, la bonne gouvernance et la démocratie, la paix et la sécurité, le renforcement de la place du continent sur la scène internationale.
Sur ces deux bases, la nouvelle stratégie (qui reprend explicitement en sous-titre les termes prospérité et sécurité de l’agenda 2063) identifie cinq piliers qui recoupent largement les priorités africaines et autour desquelles doit se structurer désormais la présence du Canada en Afrique : La coopération économique mutuellement avantageuse; les partenariats sur les enjeux de paix et de sécurité; les partenariats sur le développement durable; la collaboration sur les priorités communes sur la scène internationale et enfin le renforcement des liens diplomatiques et interpersonnels.
On pourra toujours dire que le Canada faisait déjà cela. Par exemple, selon les données disponibles sur les sites du gouvernement, le Canada compte 27 missions diplomatiques et 50 délégués commerciaux nationaux et locaux répartis dans 22 bureaux en Afrique. En outre, le Canada a 21 programmes de développement bilatéraux, un programme de développement régional panafricain et un programme sous-régional pour le Sahel. De même, le Canada permet à 40 pays africains un accès en franchise de droits à son marché pour presque tous les produits dans le cadre du tarif des pays les moins développés, en plus d’avoir augmenté de 54% son financement à l’Afrique qui a totalisé officiellement 4,5 milliards de dollars entre 2020 et 2025. Finalement, au cours de la même période, les échanges commerciaux ont cru de 30% pour atteindre 15,1 milliards de dollars.
Cependant, au-delà des chiffres, il faut saluer l’approche plus organisée et plus respectueuse caractérisant la nouvelle stratégie. Son élaboration s’est faite à la suite de plusieurs mois de consultations au parlement incluant chercheurs, praticiens, humanitaires et milieux d’affaires. En ce sens, elle repose sur un socle assez large pour faire un relatif consensus. Elle traduit une évolution faisant des États africains, des partenaires et non plus des pauvres récipiendaires de l’aide. Il faut noter ici que cette évolution a été incrémentale puisque dès 1968, la création de l’Agence canadienne pour le développement international (ACDI qui sera plus tard incorporée au sein d’Affaires mondiales Canada) à la place du bureau de l’aide extérieure marquait un changement de ton. La nouvelle stratégie est dans cette lancée, mais innove sur le plan des symboles en reconnaissant notamment que « le Canada a également profité immensément de sa collaboration avec les populations, les institutions et les gouvernements africains ». Ce changement symbolique est indispensable dans un environnement africain maintenant largement ouvert aux pays émergents comme la Chine, la Turquie, l’Inde ou le Brésil, dont le succès sur le continent s’explique largement par la perception qu’ils ne viennent pas en donneurs de leçons, mais en partenaires reconnaissant que leur présence en Afrique leur est également profitable. L’Afrique a avant tout besoin de respect.
Une stratégie pérenne ?
Certaines voix ont critiqué d’une part, le peu de publicité donné à la stratégie, contrairement à ce que l’on a vu lors de la présentation de la stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique en 2022. D’autre part, on constate que contrairement à cette dernière, la stratégie africaine n’annonce pas d’investissements nouveaux, en dehors d’une référence au financement climatique dont on ne sait pas s’il ne concerne que l’Afrique. Les deux stratégies ayant été adoptées par le même gouvernement sous le leadership de la même ministre des affaires étrangères – Mélanie Joly -, on peut légitimement se demander si l’Afrique est aussi prioritaire que d’autres régions comme l’Indo-Pacifique. Des annonces concrètes seraient donc bienvenues. Cependant, les deux grands risques pour la pérennité de la stratégie résident d’une part, dans le contexte actuel créé par la guerre commerciale américaine qui fragilise la capacité du Canada à mettre les ressources nécessaires; et de l’autre, dans l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement qui déciderait de la remettre en cause.
Article rédigé par Mamoudzou Gazibo .
Professeur titulaire de science politique, Université de Montréal
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